L’Histoire, c’est du roman (hé non)

Par défaut

Les Français aiment l’Histoire, le récit scientifique des évènements passés. Il est facile de trouver dans une librairie des biographies, des livres d’histoire sociale ou des romans historiques.

Je vous invite à nous pencher sur un phénomène différent, apparu récemment dans le roman français contemporain avec quelques auteurs : l’histoire-roman.

Une conversation avec le dernier Goncourt, Eric Vuillard, qui reviendra bientôt à Bruxelles, m’a incité à creuser ce thème. Il ne s’agit pas vraiment de romans historiques avec des personnages clairs (type les Rois maudits), ni de récits souhaitant respecter la réalité historique, ou de mode journalistique. C’est plutôt la vision par la littérature de la mentalité historique d’un évènement.

Le traitement adopté par les écrivains porte moins sur les faits exacts que sur les sensations, l’impression qu’on pouvait avoir à l’époque. C‘est généralement une réflexion sur le récit historique : ce récit populaire qui admet une certaine version des évènements, alors que la réalité est souvent différente.

On peut voir la source de cette tendance littéraire dans plusieurs éléments. Peut-être est-ce la raréfaction des réussites romanesques en langue française ? L’influence de l’école des sciences sociales (école dite « des Annales » qui a poussé en France vers une étude approfondie des mouvements sociaux : histoire du sel, du silence, …) ? Le poids croissant de l’information et des faits divers dans la constitution des mentalités ?

Ces livres portent sur des évènements historiques majeurs, ou des personnages emblématiques, mais aussi souvent, sur des faits divers authentiques (assassinats, catastrophes, faits sociaux sordides) qui, dans la mesure où ils marquent leur époque, ou sont typiques de la mentalité d’une époque constituent à leur tour des repères historiques.

Il faut avouer que cette tendance donne à la fois des livres magnifiques et d’autres très très mauvais. C’est une des pots de réflexion : quelle est la limite littéraire à cet exercice ?

Je n’ai quasiment identifié que des Français mais serais heureux d’avoir de votre part des illustrations d’autres pays.

Eric Vuillard

https://www.babelio.com/resrecherche.php

Tous ses livres, remarquablement écrits, reposent sur l’examen d’une préemption des peuples les uns par les autres, et que le mal habite non les hommes mais les « systèmes » : multinationales, état-majors, bandes armées en conquête. Il remet en scène des instantanés de l’histoire pour les « déplier » comme une carte, avec toutes leurs orientations, et montrer qu’ils ont déjà mis en scène, par l’Histoire « officielle » ou communément admise.

L’ordre du jour :

L’absence de résistance et les complicités à la prise de pouvoir des Nazis à deux moments clefs : les premières élections en 1933 et l’Anschluss en 1938. Vuillard insiste sur le fait que la victoire nazie était moins inéluctable qu’on le pense aujourd’hui, puisqu’elle reposait en partie sur du bluff. Goncourt 2017.

Congo :

Le « traitement » du Congo belge par le Roi Léopold et par les hommes qu’il y avait dépêchés, dont l’un d’entre eux décida un jour que chaque balle tirée devait être justifiée par une main coupée. Insoutenable.

Tristesse de la terre :

L’élimination des derniers Indiens dans l’Ouest américain, et le début de la mise en scène au théâtre de la conquête de l’Ouest, par Buffalo Bill qui embaucha des rescapés pour jouer le massacre des leurs.

Jour de fête :

L’histoire du 14 juillet, à Paris, en l’année.. 1789

Conquistadors :

La conquête des Amériques

La bataille d’Occident

Les erreurs de stratégie par les états-majors de la première guerre mondiale.

« La Bataille d’Occident est l’un des noms de nos exploits imaginaires. C’est un récit de la Grande Guerre, celle de 14-18, où nos différentes traditions de « maîtres du monde » manifestèrent ouvertement leur grande querelle. Il en résulta un charnier sans précédent, la chute de plusieurs empires, une révolution. Et tout cela fut déclenché par quelques coups de révolvers ! »

 

Laurent Binet

https://www.babelio.com/auteur/Laurent-Binet/85725

Pas le meilleur mais un des auteurs les plus représentatifs de cette tendance

HHHH :

Biographie de Heydrich, l’organisateur de la « solution finale », et récit de son exécution par les résistants tchèques en 1942, le livre raconte aussi les difficultés de l’auteur à accoucher de son sujet obsessionnel. Cette mise en abime, assez narcissique, fait toute la saveur de ce livre à part.

La septième fonction du langage :

Le point de départ de ce roman est la mort de Roland Barthes, renversé par une camionnette de blanchisserie le 25 février 1980. L’hypothèse est qu’il s’agit d’un assassinat. (C’était un structuraliste, alors pourquoi pas.. !?)

 

Marc Dugain

https://www.babelio.com/auteur/Marc-Dugain/3359

Après un roman sur les « gueules cassées » de 14-18, il explore essentiellement l’histoire des Etats-Unis d’après-guerre, marchant sur les traces de James Ellroy, dans des récits historiques. Il a également livré des essais sur l’espionnage et le numérique, ou une trilogue romanesque sur la classe politique. Ses livres sont assez proches de romans historiques contemporains.

La malédiction d’Edgard :

Monologue du compagnon intime d’Edgar J Hoover, patron du FBI pendant cinquante ans.

Avenue des Géants :

Autobiographie d’un serial killer américain, très fortement copiée sur un tueur authentique.

Ils vont tuer Robert Kennedy :

Un enseignant enquête sur la mort de ses parents qui serait liée à celle de Robert Kennedy.

Une exécution ordinaire :

Portrait du Kremlin à travers l’Histoire de la femme médecin de Staline et de la destinée du sous-marin Koursk.

« Et qu’est-ce que la terreur ? C’est la certitude pour tout homme de l’Union Soviétique, du plus humble au plus puissant, de l’anonyme à l’ami intime de Staline, que rien ne le protège d’une décision de l’exécuter qui peut tomber chaque instant sans véritable fondement. Les hommes doivent accepter qu’à tout moment, sans raison précise, on puisse les ramener à cette forme absolue de modestie qu’est la mort…………….. »

 

Emmanuel Carrère :

https://www.babelio.com/auteur/Emmanuel-Carrere/3384

L’adversaire :

Le récit de la vie de Jean-Claude Roman qui mentit pendant vingt ans à ses proches qui le croyaient médecin, et décida un jour de tous les tuer. Une histoire et un livre hors du commun, pétrifiants.

D’autres vies que la mienne :

Survivant du tsunami en Thaïlande en 2004, l’auteur relativise sa vie en mettant en parallèle la mort d’enfants de ses amis, et la vie d’une magistrate luttant pour les couples menacés de surendettement.

Limonov :

La biographie d’un incroyable écrivain franco-russe, aventurier et mercenaire

Un roman russe :

En partant sur les traces de ses origines russes, l’auteur se met en scène dans une sordide histoire de faits divers où l’on peine à démêler le vrai du faux

Le Royaume

Comment d’une secte persécutée, l’exalté romain a-t-il transformé le groupe des fidèles du Christ en une église mondiale ? Qu’est-ce qui peut être authentique dans les récits de l’Evangile ? Une enquête policière, érudite et passionnante, où les coupables sont la mémoire populaire, et le goût des hommes pour les légendes, surtout lorsqu’elles sont vraies.

 

Christophe Bataille

https://www.babelio.com/auteur/Christophe-Bataille/24511

L’élimination :

Le récit de l’extermination des intellectuels par les Khmer rouges au Cambodge, à travers l’interview du principal bourreau par le fils d’une victime. Un de mes livres préférés, avec un style remarquable de dignité et de distanciation.

L’expérience :

Le récit, par les militaires présents, des premiers essais nucléaires français dans les années soixante, dans le désert saharien.

 

Régis Jauffret

https://www.babelio.com/auteur/Regis-Jauffret/5495

Amoureux des faits divers (« Microfictions »), Jauffret se saisit maintenant, avec plus ou moins de bonheur, d’évènements médiatiques marquants pour en tirer des récits romancés. Il est souvent vu comme le meilleur styliste français aujourd’hui. Est-il encore un romancier ?

Claustria

Platon, le mythe de la caverne, mais au fond d’une cave autrichienne, à travers u kidnapping ultra médiatisé. Bof.

La ballade de Rickers Island

Un des hommes les plus puissants au monde est enfermé aux Etats-Unis pour avoir obligé une femme de chambre à une faveur sexuelle. Si cela vous dit quelque chose, inutile de lire ce livre déplaisant, écrit juste après les faits.

Essayez plutôt :

Sévère :

Le banquier Edouard Stern a été assassiné. Sa maitresse avouera le crime. Mais que dit-elle de cette sordide histoire d’amour ? Un style exigeant, épuré, pour une tragédie amoureuse :

« Je l’ai rencontré un soir de printemps. Je suis devenue sa maîtresse. Il m’a initiée au maniement des armes. Il m’a fait cadeau d’un revolver. Je l’ai abattu d’une balle entre les deux yeux. »

 

Etienne Davodeau :

Cet auteur de romans graphiques (BD) revisite les épisodes sociaux et politiques de la France avec un regard critique, reposant sur les témoignages d’acteurs de l’époque, en marge de l’Histoire officielle

https://www.babelio.com/livres/DavodeauCollom-Cher-Pays-de-Notre-Enfance-Enquete-Sur-les-Annees/1009873

Cher Pays de Notre Enfance (Enquête Sur les Années de Plomb en France) : la face sombre du gaullisme (espionnage et grand banditisme)

Un homme est mort : tensions sociales en Bretagne en 1950

 

Simon Liberati

https://www.babelio.com/auteur/Simon-Liberati/6573

Auteur que je n’aime pas vraiment, mais qui fait incontestablement partie de cette tendance.

Eva

Récit de la vie tourmentée de la compagne de Liberati, poussée par sa mère à devenir une idole sexuelle à treize ans.

Les rameaux noirs :

Portrait autobiographique des membres de sa famille : un père fou, un frère poète, …

Jane Mansfield 1967 :

L’accident de voiture qui a décapité la « plus jolie blonde Hollywood ».

Californian girls

L’assassinat atroce par la secte Manson de la femme enceinte de Polanski, Sharon Tate, et de ses amis en 1969. Atroce. Tous ceux qui l’ont lu m’ont recommandé d’éviter de l’ouvrir.

 

D’autres titres isolés, mais très bons

  • Un roman français, de Frédéric Beigbeder

https://www.babelio.com/livres/Beigbeder-Un-roman-francais/137576

Autobiographie de l’écrivain qui inscrit sa famille et son destin dans l’évolution chaotique de la bourgeoisie de province. Plaisant.

 

  • Fukushima : Récit d’un désastre, de Michaël Ferrier

https://www.babelio.com/livres/Ferrier-Fukushima–Recit-dun-desastre/354744

Enseignant de français au Japon, l’auteur assiste au désastre que provoque dans la société japonaise l’explosion de la centrale nucléaire. Bien écrit.

 

  • La vie de Franck, d’Eric Neuhoff

https://www.babelio.com/livres/Neuhoff-Histoire-de-Frank/117825

Biographie de Franck Sinatra, dans un style splendide, qui trace le portrait du mythe.

 

  • Deux messieurs sur la plage, de Michael Köhlmeier (autrichien)

https://www.babelio.com/livres/Khlmeier-Deux-messieurs-sur-la-plage/754569

Une photo suffit à bâtir la relation « probable ou improbable, en tout cas plausible » entre deux personnalités du siècle : Charlie Chaplin et Winston Churchill.

 

  • Constellation, d’Adrien Bosc

https://www.babelio.com/livres/Bosc-Constellation/618624/citations?pageN=3

Le 27 octobre 1949, le nouvel avion d’Air France, le modèle Constellation, s’écrase sur une montagne des Açores. Qui était à bord ? Derrière une catastrophe sordide, un livre magnifique qui s’attache non leur mort, mais à la vie reconstituée de chacun des passagers et à leur époque.

« En termes rhétoriques, l’avion qui s’apprête à décoller d’Orly le 7 décembre 1949 est une prosopopée. Ce livre n’en est pas une. La fiction d’un je omniscient enfilant les vêtements des victimes comme l’on se glisse dans les costumes d’un petit théâtre d’époque n’existe pas. La description du vol, l’agencement des personnages en partie de ce tout que fut l’avion, est le seul point de vue, le seul effet de manches, espérons qu’il n’en cache aucun autre. »

 

  • Les disparues de Vancouver :

https://www.babelio.com/livres/Fontenaille-Les-disparues-de-Vancouver/165059/citations

L’année où l’on magnifiai le sport en accueillant les Jeux olympiques à Vancouver, ce livre a voulu se souvenir d’une centaine de « corps » disparus, des prostituées tuées dans cette ville, où tout le monde s’en fichait, tout le monde sauf le mari d’une d’entre elles qui a fait éclater le scandale.

« A Montréal, un groupe de femmes-artistes a peint une fresque sur un mur, dans une rue où les femmes tapinent. Elles les montre toutes ensemble, rassemblées, en marche. Le drame des Disparues a ébranlé le pays tout entier… Une onde de choc du Pacifique à l’Atlantique, jusqu’à la pointe de Gaspé : Honte au Canada. Entendu un soir dans un bar : « Un quart des Canadiens ont du sang indien dans les veines, les trois quarts restants ont du sang indien sur les mains. »

 

  • Est-ce ainsi que les femmes meurent ? de Didier Decoin

https://www.babelio.com/livres/Decoin-Est-ce-ainsi-que-les-femmes-meurent-/115791

Pourquoi une femme a-t-elle pu être tuée au pied de son immeuble, alors que 43 personnes en étaient témoins ? Inoubliable.

« Car, quand on y réfléchit bien, tuer la presse écrite n’a jamais été le but ni l’intérêt de la télé. Contrairement à ce qu’annonçait le sociologue McLuhan, nous n’avions pas quitté la galaxie Gutenberg Pour la galaxie Marconi. Les images ne l’avaient pas emporté sur les mots. Plus l’information tendrait vers l’instantané, et donc vers le chaos, plus nous aurions besoin de la référence du texte pour la décrypter, la classe, la vérifier. »

 

  • La câche, de Christophe Boltanski

https://www.babelio.com/livres/Boltanski-La-cache/722723

Récit de l’appartement d’une famille neurasthénique, qui a peur de l’extérieur (Boltanski deviendra grand reporter en Afrique) ; le secret tient à l’histoire du père, juif, et de comment il a échappé aux rafles pendant la guerre. Prix Femina 2015.

« Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nous-mêmes. De la nourriture avariée. Des œufs pourris. Des foules et de leurs préjugés, de leurs haines, de leurs convoitises. De la maladie comme des moyens mobilisés pour la contrer. Du comprimé absorbé après une lecture attentive du dictionnaire Vidal. De l’asphyxie au gaz de ville. D’une noyade en mer. D’une avalanche en montagne. Des voitures. Des accidents. Des porteurs d’uniforme. De toute personne investie d’une autorité quelconque, donc d’un pouvoir de nuire. Des formulaires officiels. Des recours administratifs. De la petite comme de la grande histoire. Des joies trompeuses. Du blanc qui présuppose le noir. Des honnêtes gens qui, selon les circonstances, peuvent se muer en criminels. Des Français qui se définissent comme bons, par opposition à ceux qu’ils jugent mauvais. Des voisins indiscrets. De la réversibilité des hommes et de la vie. Du pire, car il est toujours sûr. Cette appréhension, ma famille me l’a transmise très tôt, presque à la naissance. »

Stéphane P.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s